En Yougoslavie, en Bulgarie, en Roumanie, dans les Balkans, chez les Aïnous du Japon, en Chine, en Corée, chez les Indiens d’Amérique du Nord comme plus près de chez nous au pays basque et dans les Pyrénées, l’ours est soit l’ancêtre de l’homme, soit un homme sauvage, soit encore un dieu !

Cet anthropomorphisme est très ancien et répandu dans plusieurs endroits du monde.

L’animal se dresse effectivement sur ses deux pattes arrières, tel un homme. Les Béarnais le nomment « lou pedescaou », le va-nu-pieds, ou encore « lou Moussu », le Monsieur.

Pour les Basques, c’est « Artza » tandis que les bergers sont « artzainak ». Mêmes mots pour les frères ennemis. Les deux surveillent les brebis.

La racine « Art » se retrouve dans le prénom du roi Arthur ou dans les noms des divinités Arthémis, Artehe, Artahe et Artio. Même l’Arctique doit sa dénomination à l’ours.

Les noms des villes de Madrid, Berlin ou Bern sont issus de l’ours. Le prénom Bernard par exemple veut dire « Ours fort ».

Dans les Pyrénées, cette omniprésence est frappante (Artz, Anso, Onso, Os, Ossau, Ous, Ossa, Onsera, Orsiana, Osera, Ursa…).

Le pic d’Ossau serait même, selon de très anciennes légendes, la tête tranchée de Jean de l’ours. Effectivement, penchez légèrement la tête et regardez cette montagne. Vous verrez la gueule souriante de l’animal.

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De nombreuses variantes existent à propos de ces récits de « gens de l’ours ».

Partout dans les Pyrénées et dans plusieurs langues, du Juan ou Xan de l’Ours des Basques jusqu’au Joan de l’Os catalan, on retrouve l’histoire d’un enfant né de l’accouplement d’un ours et d’une femme. Un garçon velu comme son père. Toujours est-il que le rôle mythologique joué par l’ours est lié à la Fécondité, en Europe comme ailleurs.

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Les nombreuses fêtes de l’ours, encore pratiquées, en témoignent. Ces carnavals hivernaux du Pays Basque au Roussillon mettent en scène le plantigrade sortant de son hibernation, annonciateur de la belle saison, du retour de la vie et de la chasse à l’ours. Le plus souvent, un homme revêtu d’une peau de l’animal mime une attaque sexuelle sur une jeune femme. Des chasseurs se jettent alors sur lui, le capturent et procèdent même parfois à son rasage. Dépourvu de son pelage l’ours ressemble à un homme devenu civilisé. Est-on ici témoins du souvenir de pratiques magiques des chamans de la préhistoire ?

Chez les basques, les enfants de l’ours et de la femme sont « Basajaun » ou « Basa yaun », les seigneurs sauvages, d’autres fois ce sont les « Mairiak » ou « Gentils », des géants païens.

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Ils sont dans la tradition les bâtisseurs de dolmens et cromlechs du Pays Basque. Ces géants et leur déesse Mari, détenteurs d’anciens savoirs, ont disparu avec l’arrivée de la Chrétienté.

L’Église a œuvré à l’abandon des cultes animistes de ces anciens adorateurs de l’ours, des astres, de l’eau, des arbres et des pierres.

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L’ours, premier dieu

L’une des plus anciennes traces de cette vénération de l’ours se trouve sur la colline de Lascaux, à 500 mètres de la célèbre grotte, au lieu dit « Regourdou ». Une sépulture néandertalienne vieille de 70 000 ans y a été découverte en 1957. Le corps de l’homme était couché sur le côté, en position fœtale dans une sorte de tombe formée d’une fosse dallée puis empierrée et couverte de sable et de cendres de foyer. Un mur sépare ce tumulus d’une deuxième fosse plus vaste et fermée par une grande dalle monolithe de 850 kilos. Celle-ci contenait les restes d’un ours brun !

Autour de cette tombe, les archéologues mirent à jour une vingtaine de petits caissons en pierre qui contenait des ossements d’ours.

Cette découverte n’a fait qu’enflammer un peu plus les passions, polémiques et rivalités qui existent entre les scientifiques qui défendent la théorie d’un culte de l’ours et ceux qui refusent cette idée.

Les premiers mettent en avant les trouvailles faites dans la grotte de Chauvet, avec ses crânes d’ours disposés en cercle. Plus étonnant encore, l’un de ces crânes est volontairement posé sur un rocher, tel une offrande sur son autel, au centre même de la salle.

Après la plus ancienne sépulture, tournons nous vers l’une des plus vieilles statues.

Là encore, il s’agit d’un ours d’argile modelée dans la grotte de Montespan, il y a 17 000 ans.

Entre les pattes avant de l’animal, repose un crâne d’ourson.

Au Pays Basque, l’ours est représenté au centre des grottes d’Ekain et d’Isturitz.

A Ekain, curieusement, tous les animaux peints sont orientés vers la niche aux ours (artzei) où deux ours sont dessinés au crayon de manganèse.

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Nous pouvons imaginer sans peine que l’ours était déjà un symbole d’immortalité. Les premiers hommes attentifs aux cycles de la nature, observaient l’ours qui, à l’approche des grands froids, disparaissait dans les entrailles de la terre. Quand l’animal regagnait sa tanière pour n’en ressortir qu’au retour des beaux jours, les néandertaliens puis les cromagnons voyaient peut-être là une préfiguration de la mort et de la résurrection. Peut-être est-ce pour cela qu’ils ont mêlé les ossements de leurs morts à ceux du plantigrade, espérant le retour des défunts accompagnés d’une nouvelle progéniture au printemps.

L’ours, premier dieu, symbole de résurrection et de fertilité a rendu l’Église méfiante. Elle s’est donc efforcée à faire la guerre à ce paganisme. D’abord en l’éliminant physiquement par des battues et tueries massives, comme celles menées par Charlemagne chez les Germains qui faisaient du plantigrade un animal totémique.

En Europe du Nord, l’ours est le roi des animaux mais pour le christianisme il s’agit du lion.

L’Église va donc ensuite représenter l’ours comme un animal soumis, l’incarnation de nombreux vices et la créature du diable. Ridiculisé, il devient une bête de cirque.

Mais l’aspect anthropomorphique de l’ours, son pelage, son amour maternel, son alimentation omnivore ont créé, depuis les temps préhistoriques, une relation curieuse et ambiguë entre les Pyrénéens et l’animal, qui a du mal à disparaître. Les nombreuses et très vieilles familles s’attribuant une ascendance ursine ont fait perdurer l’idée d’ourses allaitantes à qui étaient confiés des petits des hommes.

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Femmes et hommes sauvages (grotte d'Isturitz)

Si l’ours était le premier dieu d’un enfant préhistorique, il est aussi inconsciemment celui de l’homme moderne. Le premier compagnon du nourrisson, lien et transition entre la mère et le nouveau né, le nounours est aujourd’hui la peluche la plus vendue au monde.

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Eglise de Sainte-Engrâce

Jean-Jacques Rousseau faisait allusion à ces hommes sauvages et « gens de l’ours » en 1754 dans son « Discours sur l’origine de l’inégalité entre les hommes. » Linné classa ces enfants sauvages courant la montagne à la manière des isards, dans la catégorie de l’homo ferus. Il décrit des humains se déplaçant à quatre pattes, ne sachant pas parler et couverts de poils.

En 1776, l’ingénieur Leroy, chargé de la Marine royale et de l’exploitation des forêts d’Aspe, fait part dans son mémoire de ces êtres humains vivant à l’état sauvage dans les forêts d’Iraty et d’Issaux.

Il décrit un homme âgé d’une trentaine d’années, velu comme un ours, probablement atteint d’hypertrichose, maladie anciennement nommée le syndrome d’Ambras.

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Daubenton

Daubenton

A cette même époque, on évoquait l’existence de femmes prises d’affection par des ours !

Marguerite Anglade, en août 1789, à l’âge de seize ans, fut agressée par un ours « parce qu’elle était dans son temps critique. » Magne de Marolles, par cette précision intime, fait référence à une ancienne croyance populaire selon laquelle l’ours aurait une attirance et une sensibilité particulières envers les femmes.

Dix ans plus tard, c’est le cas de Madeleine Roche qui est rapporté par le vicomte Louis de Dax. Il explique que l’animal la contemplait avec plaisir alors qu’elle était à une source de montagne. L’ours bondit sur elle, l’enlace et promène frénétiquement sa langue sur son visage, ses cheveux et sa nuque.

Une passion amoureuse qui se termine brutalement lorsque le berger arrive et frappe l’ours avec sa hache. D’autres récits plus tard encore, parlent de femmes suivies par le plantigrade.

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Quand la réalité dépasse la fiction

La réalité a souvent dépassé la fiction, comme en témoigne l’histoire de la dame de Vicdessos.

En 1809, des chasseurs rencontrèrent dans la chaîne qui sépare le Couserans du pays de Foix, errant dans les rochers, une femme nue qui prit la fuite à leur approche !

Ils n’eurent de cesse de la retrouver, de la capturer et de la ramener au village de Suc.

Elle avait la peau tannée par le soleil et les cheveux très longs. Insensible aux averses et à la neige, buvant l’eau des sources, se nourrissant d’écorce, de racines, de baies, de fruits, de champignons et d’escargots, elle avait survécu secrètement dans les forêts voisines.

Il fallut l’attacher pour l’habiller tant elle laissait exploser ses colères et sa sauvagerie. On l’interrogea longuement mais elle restait muette. Cependant quand on lui demanda comment il était possible qu’elle avait survécu à la présence des ours, elle dit : « Les ours ? Ils étaient mes amis. Ils me réchauffaient ». Et ce fut à nouveau le silence. Elle parvient à s’échapper une fois de plus et disparaît un hiver entier, très rude cette année-là.

Au printemps, elle fût aperçue dans la montagne. Après une battue générale ordonnée pour sa captivité, elle fût ramenée à Vicdessos, puis à Foix où on l’enferma définitivement.

Eut-elle à subir l’agression de ses geôliers ? Toujours est-il qu’un matin, sans explication, un gardien déclara son décès.

L’affaire fût classée sans suite.

Comment aurait-elle pu survivre à l’enfermement, elle qui avait connu les vents de la liberté qui soufflent sur les crêtes de montagne et les parfums enivrants des sombres forêts de l’ours ?

A elle seule, elle figure l’instinct de conquête de la nature qui habite l’homme depuis son origine.

Frère de l’ours, à l’aube des temps, il est devenu son ennemi jusqu’à l’éradiquer presque totalement.

Est-ce aujourd’hui trop tard pour le retour des vraies forêts, celles qui étaient hantées par l’ours, présence invisible et sang de la terre ?

Marc Large

Extrait de « Xan de l’Ours, la légende de l’homme sauvage » de Marc Large, préface de Renaud, Éditions Cairn.

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Lieu du roman "Xan de l'Ours" en Haute-Soule

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Harpéa (Artza-Artzainak) : ancienne tannière d'ours devenue bergerie

Carte

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L’ours, l’autre de l’homme

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