SUD OUEST 04 09 2008

ENQUETE. --Des espèces inconnues ont-elle survécu dans la région pendant des milliers d'années à côté de l'Homo sapiens ?

Chasse au yéti dans les Pyrénées

Voilà trois ans que la découverte fait débat au sein de la communauté scientifique. L'homme de l'île de Flores, en Indonésie, serait-il sur le point de faire exploser le consensus selon lequel l'homme moderne, l'Homo sapiens sapiens, est resté seul au monde depuis la disparition de l'homme de Neandertal, il y a près de 30 000 ans ? Pas impossible ! Les ossements des individus exhumés dans la grotte de Liang Bua seraient ceux d'hommes préhistoriques totalement inconnus jusqu'à présent. Hauts comme trois pommes, ils auraient vécu entre 95 000 et 13 000 ans alors qu'ils font penser aux australopithèques vieux de 4 millions d'années.
Les archéologues l'ont surnommé le hobbit, en guise de clin d'œil aux personnages de Tolkien, l'auteur du « Seigneur des anneaux ». Cette fois, la découverte a peut-être bien rejoint la légende selon laquelle d'étranges petits êtres occupaient l'île au XVIe siècle, quand y débarquaient les navigateurs hollandais. Le folklore local parle d'un « orang pendek ». La créature vivait de chasse et de cueillette et se risquait parfois à voler des bricoles dans les villages avant de dis- paraître dans la jungle.
Espèces cachées. La mise au jour de l'homme de l'île de Flores ne peut que renforcer la détermination des cryptozoologues. Cette poignée de chercheurs qui évoluent en marge de la préhistoire officielle traque les espèces cachées à travers la planète. Essentiellement au travers des récits, des témoignages et des contes et légendes qui ont traversé le temps. Pour eux, l'évolution du genre humain présente assez de parts d'ombre pour penser que la survivance de Neandertal jusqu'à une période relativement récente ne relève pas seulement d'un roman de science-fiction.
Le yéti himalayen, le yeren chinois, le bigfoot américain, l'almasti du Caucase… Les histoires d'humains rescapés de la nuit des temps courent sur tous les continents. Dans les Pyrénées, le cryptozoologue Michel Raynal s'est ainsi longuement intéressé à ces hommes velus qui peuplaient les forêts d'Iraty et d'Issaux au XVIIIe siècle. Leur présence est relevée dans les Mémoires de l'ingénieur Leroy, qui, en 1776, était chargé de sélectionner les arbres pour équiper la Royale. À la même époque, le naturaliste suédois Carl von Linné ira jusqu'à classer ces êtres, mi-homme mi-ours, dans la catégorie de l'Homo ferus. Mais aucune preuve matérielle ne rend leur thèse crédible aux yeux des sceptiques. Jean de l'Ours. Dans les Pyrénées, l'histoire de Jean de l'Ours a aussi la peau dure. Elle est aujourd'hui encore mise en scène dans de nombreux carnavals locaux comme celui de Pau. Le rituel s'appuie sur une fable transmise de génération en génération de montagnards : enlevée par un ours, une jeune fille finit par mettre au monde un enfant, velu et fort comme son géniteur. Au Pays basque, une autre version s'enracine davantage dans le domaine de la croyance : celle du seigneur de la forêt, le basajaun.
Cet être étrange est considéré à la fois comme l'héritier d'une ancienne race humaine et une sorte de génie. À en croire les conteurs, il est grand et porte des cheveux très longs. Souvent comparée à un animal à la force extraordinaire, la créature a aussi la réputation d'être agile. Les Basques lui reconnaissent plusieurs dons.

« Il serait tout de même étonnant qu'un homme sauvage ait survécu sans laisser de traces »

À l'approche de l'orage, un basajaun est capable d'avertir le berger. Une autre idée répandue présente le basajaun comme l'inventeur de l'agriculture. Selon la mémoire collective, il est aussi à l'origine des activités des forgerons et des meuniers.
Dans la commune d'Alçay, après des années de recherches dans les archives et auprès des familles du cru, le prêtre Junes Casenave a rédigé le catalogue complet de cette mythologie. Il a recueilli des anecdotes inédites, telle celle d'un berger dont la rage de dents est soignée par un basajaun qui maîtrisait, bien avant l'heure, les points d'acupuncture.
« On est face à une mémoire ancienne dont le fond est inexpliqué, observe l'ecclésiastique. Mais une chose est sûre : tout se relie à des faits passés auxquels les gens croyaient. De là à dire qu'on touche à la vérité, c'est une autre affaire. » Controverse. L'archéologue toulousain Christian Normand procède actuellement à des fouilles à Isturitz, non loin d'Hasparren, sur un site du début de l'aurignacien où des traces humaines remontant vraisemblablement à plus de 36 000 ans ont été identifiées.
« Nous ne disposons d'aucun vestige néandertalien dans les Pyrénées, explique-t-il. Les cryptozoologues se demandent pourquoi les descriptions des récits sont si précises alors que nous sommes a priori dans le domaine de l'imaginaire. Des éléments sont troublants, c'est vrai. Mais je crois qu'il faut tenir compte, dans cette région des Pyrénées, d'une tradition orale multimillénaire. Il serait tout de même étonnant qu'un homme sauvage ait survécu sans laisser de traces. »
Chercheur au laboratoire d'anthropologie et d'histoire de l'institution de la culture (CNRS), Pierre Lagrange étudie la passionnante controverse qui oppose les défenseurs des récits et les représentants de la rationalité. « La science n'a pas réponse à tout en dehors de ses niches de connaissances », observe-t-il.
« En l'absence d'élément concret, elle n'a pendant longtemps donné aucun crédit à l'existence de calmars géants ou de vagues monstrueuses. Même chose avec la découverte d'un grand chimpanzé de la taille d'un gorille qui était pourtant à l'origine de légendes en Afrique. La cryptozoologie ne parvient à stabiliser aucun fait mais pose de bonnes questions. » Neandertal. Dans ce contexte, la polémique de l'homme de Flores ne fera certainement pas d'émules dans les estives pyrénéennes. À l'Institut de préhistoire et de géologie du quaternaire de Bordeaux 1, Jean- Guillaume Bordes préfère déployer d'autres moyens pour nous faire rêver. Contrairement à ce qui est souvent enseigné, il démontre en effet qu'il n'y a pas eu de rupture fondamentale entre Neandertal et l'homme moderne.
« Depuis quelques mois seulement, les paléogénéticiens ne sont pas loin de penser qu'il y a eu interfécondité entre les deux, explique-t-il. Alors, il faut s'attendre à tout. Pour moi, c'est sûr, notre base culturelle est liée à Neandertal, dont l'infériorité n'est plus du tout évidente. »
Un dogme s'écroule. Mais c'est une autre histoire.