Haute-Soule, Pays Basque, Kakouetta, Holzarte, Ehüjarre, Sainte-Engrâce, Pic d'Anie, Larrau, Arette, Ours des Pyrénées, homme sauvage, Jean de l'Ours, Haritchabalet... un voyage ensemble sur les sentiers sauvages et secrets de Xan Artz...

gorges_kakouetta

"Le jour se lève à peine alors que nous arrivons au bord du monde. Une seule et unique route pour y accéder. Le bord du monde, l’extrémité sauvage. C’est ainsi que les habitants de cette région nomment les lieux. « Basabürü ». Le spectacle est saisissant. L’enfer et le paradis y sont étroitement mêlés. Un léger voile brumeux s’effiloche laissant deviner par moments, sous la voûte étoilée, de gigantesques murailles de forêts sombres déchirées par la roche. Plus haut, encore, d’immenses pans de neige jusqu’aux cimes inhumaines se découpent dans la lumière naissante. Et dans les profondeurs, le torrent grossi par les fontes gronde lourdement de façon continue. Les forêts de hêtres, sylves primitives, s’accrochent à la montagne, au-dessus du vide, des gorges profondes, des ravins sournois, des grottes et des gouffres insondables. Mon guide me parle d’esprits, de lutins, de monstres qui résident en cet abîme vertigineux, dans les entrailles froides de la montagne. Je me demande alors, un instant, si l’on souhaite me punir en me missionnant en ces terres d’extrême sauvagerie..."

ehujarre

" La lumière dorée frappe enfin la montagne et plonge dans le grand canyon d’Ehüjarre. Ici, tout est démesuré. La montagne fendue renferme des abîmes d’un vert émeraude profond où il y fait froid comme dans un tombeau, et où l’eau ruisselle de partout, de souterrains sans âge en cascades furieuses. Sainte-Engrâce est un petit village niché dans cet écrin spectaculaire, inhumain, paysage résultant sans doute des grands combats de titans. Le chemin conduit tout naturellement nos chevaux à l’abbatiale. Massive collégiale romane au sommet d’un tertre rocheux..."

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"Ce sont les tombes de nos anciens. Depuis la nuit des temps, les hommes de la montagne basque lèvent des pierres et les placent en cercle. Ce sont des baratz ou hil-harriak, les sépultures des Mairu ou Gentils, les géants de l’antiquité. Les stèles que vous voyez sont le mariage du cercle sacré, du soleil, et de l'Église."

foret

" Nous entrons dans un royaume d’une extrême sauvagerie où il va falloir retrouver des instincts perdus, ramper silencieusement, guetter sans cesse, humer et scruter tout indice de vie. Ici, dans la profonde verdure de la Soule, dans ces antres mystérieuses, dans son sein gonflé d’eaux tumultueuses. A peine abandonnons-nous nos chevaux, qu’il faut maintenant grimper une pente tout de suite très raide. Malgré le vent froid qui descend des crêtes, je suis en sueur lorsque notre chemin ne devient plus qu’une sente animale noyée dans le vert sombre des bouquets de buis centenaires. Une odeur sombre se dégage de la végétation gourmande, du lierre et des mousses rongeant les rochers. Dans la hêtraie, une série de lacets particulièrement difficiles nous conduit à la sortie du bois. Là, dans une explosion de lumière, le versant du nord offre un spectacle hallucinant de ravins en falaises et de cascades en torrents, et quelque part, dans cette démesure, l’homme sauvage, frère des ours, que nous cherchons avec effort. (...) Les troncs massifs et tortueux de ces arbres centenaires dessinent des courbes ensorcelées, rongées par les mousses. Les racines noueuses emprisonnent de gros rochers blancs. Le sous-bois devenu clairsemé offre des myrtilles, des fougères géantes ou des digitales pourpres encore endiamantées de gouttelettes. Un arbre arrête brusquement notre progression. Il est sévèrement griffé à hauteur de poitrine d’homme. Les profondes lacérations qui ont déchiré l’écorce me font penser à une forme d’écriture bestiale qui voudrait dire : « Je suis là. N’approchez pas trop ! » Il trône tel un obélisque immanquable à un carrefour de sentes et des touffes de poils d’ours sont restées prisonnières dans la résine. J’ai l’impression d’un endroit sacré dans lequel je ne suis peut-être pas le bienvenu. La présence fantomatique de la bête plane quelque part dans cet enchevêtrement inextricable. Je la sais, je la sens..."

griffures

"Je suis seul. Je reste assis à observer les éclairs qui déchirent le ciel. Des détonations extraordinairement violentes tombent sur la montagne qui répond par des échos tout aussi titanesques. Je me sens minuscule. Plus mortel que jamais, dans ce vacarme apocalyptique. J’ai l’impression, un instant, que la nature hurle sa colère contre l’homme et que la terrible averse est là pour nettoyer le sang de ces deux ours. Le sang de la terre."

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" Je n’ai pas bien dormi, cette nuit encore. Quand j’ouvre la porte, je ne reconnais pas le paysage. Rien a changé pourtant, mais tout est différent. La lumière est vive. Le ciel est d’un bleu infini. Je sors faire quelques pas dans l’herbe encore humide, jusqu’à la cascade de Pista. La montagne intensément colorée semble plus accessible et hospitalière. Partout des fleurs aux couleurs vives imitées par des papillons hyperactifs. Et là, devant moi, la belle cascade qui lâche inlassablement ses paquets d’eau écumante contre les parois usées. La lumière est capturée dans des gouttes en suspension. Spectacle féerique. J’ai l’impression que les lieux ont oublié ce qu’il s’est passé hier. (...) Après un maigre repas, je prépare mon sac, m’arme d’un bâton et je pars en direction de la forêt. Je viens de l’atteindre quand j’aperçois le pic noir s’envolant au-dessus des cimes des arbres. Pas le temps de voir sa toque rouge vif. La descente à travers la vieille forêt est un moment d’observation privilégiée. J’avance les yeux collés au sol qui me révèle une somme considérable d’informations. La boue m’offre d’abord une trace de chevreuil, puis celle d’un sanglier. Plus loin, de belles salamandres brillent dans les souches moussues. Au détour d’un sentier, un couple de martres déboule presque à mes pieds et disparaît aussi vite dans les fourrés. Je n’en reviens pas de tant de vie dans ces lieux. Je me sens comme le premier homme, marchant là où peut-être aucun autre humain n’est passé, dans cet Eden totalement vierge. J’arrive enfin aux abords des gorges d’Holzarté. Théâtre spectaculaire. De gros hêtre tortueux s’accrochent péniblement au-dessus du vide. Je me colle contre un tronc d’arbre comme pour me sécuriser et ne pas être happé par cet abîme angoissant. Je vois de grands rapaces voler entre les parois. "

vautours

" Je profite encore des parfums de la forêt, en chemin, tout en scrutant le sol. Lire les traces d’animaux éveille en moi un vrai régal. Sur les abords, le piétinement d’une foule animale trahit des sangliers, des chevreuils ou des renards. Entremêlement qui ferait presque croire à une cohabitation du monde sauvage. J’aperçois des fèces grises presque sèches. Ce sont des excréments de loup, déposés à belle vue pour marquer un territoire. Je les délite doucement pour observer les os qu’ils contiennent. A mes pieds, une belle trace. Ovale presque parfait, aplati au niveau du coussinet, les doigts bien griffus et les latéraux et sommitaux bien orientés vers l’avant. Je reprend la marche, dans la direction du loup et surtout celle de mon refuge. La végétation couchée, plus loin, me révèle les méfaits de l’animal. Un crâne de chevreuil, l’os à nu. Je sais la haine vouée par ici à l’animal. Une haine plus forte encore que celle portée à son confrère de malheur, l’ours. Mais je ne peux m’empêcher de songer avec fascination à ce chien sauvage qui refuse le collier pour couler sous la lune blanche, au trot rapide et dansant. La nuit venue, assis sur un petit muret de pierre, devant la cabane, je contemple l’immensité qui passe lentement de l’indigo à l’ébène."

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" Le cours normal de la vie en montagne reprend dès le lendemain. Les activités essentielles de la journée sont la traite des brebis, matin et soir, et la fabrication du fromage. Chaque soir le troupeau est rassemblé dans un parc dont les barrières ne sont qu’une faible défense contre les loups et les ours. Mais ces derniers ne viennent pas. Dans la journée, nous surveillons les brebis qui se répandent sur les pentes environnantes. Les chiens sont de précieux alliés pour ramener les bêtes égarées. Les pâturages sont de belle qualité en raison des pluies abondantes d’avril et de mai. Les jours passent, sereins. Chaque semaine, Maiana monte au cayolar pour venir chercher le fromage et nous porter le ravitaillement. Je l’accompagne parfois jusqu’au village. J’aime l’entendre me raconter les torrents violents emplis de truites et de saumons, les hardes d’isards qui dégringolent sur les pentes vertigineuses. Elle a des noms qui chantent pour chaque fleur de montagne. Elle me parle souvent des anciens, ses ancêtres, venus courageusement s’aventurer les premiers dans cette démesure, cette nature hostile et merveilleuse à la fois. Je crois qu’elle me manque quand elle n’est pas là. Et chaque fois qu’elle revient, le jour est plus beau, le soleil plus étincelant, et sa silhouette au milieu de l’espace rend plus petite la montagne."

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" Méfiants, tout de même, nous nous approchons de ce trou, comme une bouche ouverte de la montagne elle-même. Ce sont des peurs ancestrales qui nous hantent brusquement. Nous voilà enfin devant l’entrée. Vaste. Il n’y a pas âme qui vive dedans. Je suis rassuré. Étrange sentiment puisque c’est dans le but de le voir à nouveau que nous sommes venus jusqu’ici. Que fait-il en ce moment même ? Est-il quelque part plus bas, dans la forêt, en train de chercher son repas du soir ? Nous observe-t-il depuis le bois qui nous fait face, sur l’autre versant ? Je l’imagine aisément nous guetter depuis ces buissons. Maiana fait résonner sa petite voix dans l’antre monstrueuse."

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" La montagne, littéralement fendue en deux, s’ouvre sur un couloir étroit et teinté d’une multitude de verts sombres. L’eau renvoie les reflets émeraudes qu’elle a volé à la végétation, la terre et la pierre, depuis des millénaires de creusement inlassable. Un couple de grands corbeaux nous survole et s’engage, moqueur, sans crainte, dans le défilé. (...) Chaque virage dessiné par le canyon crée un suspense et ouvre à nos yeux un nouveau décor fantastique. Jamais, dans mes rêves les plus fous, je n’ai vu pareilles merveilles. Jusqu’où ce périple nous conduira-t-il ? Encore une courbe et soudain, beauté orgueilleuse de la nature toute puissante, une énorme cascade est crachée avec force de la falaise. Elle sort d’un trou énigmatique, comme une gueule baveuse, pour mieux nous impressionner."

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" Dans l’air chargé de résine et les aveuglantes percées de lumière qu’offre l’enchevêtrement des hêtres centenaires, nous cheminons sur la sente du retour au village. Je m’égare dans mes songes tous dédiés à ces pentes sans âge nourries de pluie et de vent, témoins silencieuses des « mairu », les hommes basques d’avant le christianisme. Le brame d’un cerf ponctue mes rêveries. Après la forêt, sur les croupes d’herbes grasses, un long fil blanc glisse lentement depuis les cimes noyées dans un flou laineux. Ce sont les brebis qui redescendent elles aussi vers leurs quartiers d’hiver. Je dévore ce tableau des yeux, j’imprègne mes poumons de ces parfums, du souvenir éternel de ces quelques mois passés au bord du monde, là où l’on peut toucher même au ciel. Un rideau de pluie accourt jusqu’à nous tandis que les cieux se parent de couleurs sans nom. "

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" Au nord monte une pinède subalpine de pins à crochets vieux de quelques siècles et aux singulières formes tarabiscotées. Au sud, c’est le mystérieux sommet dont me parle mon guide et qui semble nous appeler. Ce chant étrange, cette plainte lancinante, émanant des gouffres, des avens et des dolines, me charme. C’est un sifflement énigmatique, attirant comme celui des sirènes. Nous succombons et très vite, toute réalité s’efface et la main gigantesque de la montagne nous emprisonne dans une illusion de désert de pierre. Tout autour de nous, à perte de vue, une roche compacte et dénudée s’étale et forme des dépressions karstiques, lapiaz ciselés ou encore crevasses en entonnoirs. Le tout franchement inhumain ! Le Pic d’Anie offre ici des formes fripées que l’on croirait animales et fossilisées mais ce sont probablement les glaciers et les eaux, qui tels des sculpteurs fous, se sont donnés à cet art abstrait. Les vautours dessinent des spirales au-dessus de nous. L’un d’eux se pose non loin sur une forme gothique qui lui donne l’aspect d’une gargouille voûtée et endiablée. (...) Le chemin tient en équilibre au bord de l’abîme et ma concentration s’accroche au bras rongé par la lèpre de ce monstre indéfinissable, ce grand monument naturel qu’est l’Auñamendi."